La faillite de notre offre de soins : le témoignage qui fait froid dans le dos

Thomas Simonian | | ,
DANIEL LABARRE | Mon Journal Local
Daniel Labarre dans les locaux de Sud Santé à Tarbes - Photo : MJL 65
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Santé. Le COVID a accéléré un processus, celui de la déliquescence de notre système de santé. Entre un manque cruel d’effectifs dans tous les services et dans tous les centres hospitaliers, la fermeture des urgences de l’Ormeau, celles de nuit à Bagnères, le projet d’Hôpital unique qui continue d’agiter les débats ainsi que le manque de médecins généralistes, la situation devient intenable dans les Hautes-Pyrénées. La crise ne couve plus, elle est là ! Afin de mettre des mots sur les maux, nous avons rencontré Daniel Labarre, le secrétaire départemental de SUD Santé-Sociaux 65. Son constat est sans appel : « Nous n’avons plus aucune illusion ».

Daniel Labarre est inquiet, soucieux, et ne s’en cache plus. Sa réalité empirique, quotidienne, n’est que le triste reflet de notre système de santé qui est en train de s’effondrer sous nos yeux : « Le personnel est en souffrance avec un point d’indice qui est gelé depuis 2010, et avec des conditions de travail qui sont de plus en plus difficiles. On pense trop souvent que l’hôpital ne repose que sur les médecins, mais c’est plus que faux ! On ne reconnaît pas le travail des infirmiers, des aides-soignants et du personnel administratif … » Lui, l’infirmier du Centre Hospitalier de Lannemezan observe : « Cet hôpital est en danger. C’était un bel outil à l’origine mais qui se fracasse aujourd’hui. On a perdu des médecins atteints par la limite d’âge, et le reste du personnel est dans l’inquiétude permanente. »

Le Covid accélérateur de la crise mais pas responsable

Oui l’état de notre système hospitalier s’est dégradé avec la crise sanitaire, mais Daniel Labarre ne veut surtout pas que ce contexte disculpe la classe politique de son inaction durant des années : « La réalité c’est que nous subissons aujourd’hui les conséquences d’une politique initiée en 2007 par Nicolas Sarkozy et sa Ministre de la Santé de l’époque, une certaine Roselyne Bachelot encore au pouvoir en 2022 ! Une politique de santé qui est alors devenue exclusivement comptable, et qui a dépossédé les vrais professionnels du secteur de tout pouvoir décisionnel notamment avec la création des ARS (agences régionales de santé). Depuis, Hollande et Macron ont continué joyeusement dans cette ligne qui veut que la santé devienne rentable. C’est une vision du Service Public que nous combattons de toutes nos forces. » Mars 2020, la pandémie vient « secouer » le monde entier, la France entre en confinement et les hôpitaux vont s’enfoncer peu à peu dans le malaise. Chronique d’une débâcle annoncée : « Cette crise c’est bienvenue en absurdie. Il ne faut surtout pas oublier qu’au début il n’y avait pas de masques pour les soignants. On a travaillé sans ou avec des masques en tissu fabriqués par nos soins. Nous avons eu une succession de consignes contradictoires : un jour il ne fallait pas mettre de masques, et un autre jour si on ne les mettait pas on risquait le conseil de discipline. Aujourd’hui encore les protocoles et les directives vont dans tous les sens … »

La vaccination obligatoire, injustice ?

Petit retour en arrière. La rentrée scolaire 2021 (septembre, octobre) aura été marqué par l’entrée en vigueur de la vaccination obligatoire pour les soignants : « A la fin des fins, les soignants devront être protégés pour protéger leurs patients » déclarait le Ministre de la Santé et des Solidarités, Olivier Véran, en octobre dernier. Des propos qui ont le don de faire de Daniel Labarre un homme en colère : « Depuis septembre dernier ils suspendent des collègues, plaçant nos hôpitaux dans une situation toujours plus préoccupante. Dans un moment ou nous recherchons désespérément des soignants, le gouvernement préfère en suspendre … En fait, ce pouvoir prend des décisions extrêmes alors qu’avant le COVID c’est lui qui a été dans l’inaction pour nous aider, préférant fermer des lits pour des raisons bassement économiques. Je rappelle que le « quoi qu’il en coûte » n’existait pas avant cette crise, bien au contraire on fermait des services et des lits partout en France ! Qui est donc le réel responsable de cette crise, les soignants vaccinés ou non ou bien le gouvernement ? Je n’aime pas quand on inverse les rôles et les responsabilités, et que comme d’habitude c’est le petit qui trinque ! Notre réalité de syndicalistes en ce moment, c’est que nous ramassons des collègues à la petite cuillère. Le système est juste sidérant avec des collègues qui perdent leur rémunération du jour au lendemain, et qui se retrouvent donc dans des situations personnelles et familiales dramatiques. On sanctionne, on pointe du doigt, on encourage à la délation et surtout on ne prend plus en compte l’humain ! Un comble pour notre système de santé, non ? »

Les Hautes-Pyrénées sur le fil du rasoir

Daniel Labarre s’inquiète ouvertement de ce qui s’annonce dans notre département, notre offre de soins est en grand danger : « Entre les directives que nous subissons au quotidien, la fermeture des urgences de l’Ormeau et le projet de l’Hôpital unique, j’ai ce sentiment étrange que l’ARS fait tout pour dégrader la situation ici. » Et de nous alerter : « Nous allons, après les urgences, tout droit vers la fermeture de la maternité de l’Ormeau. Rendons-nous compte que cela représente près de 800 accouchements par an ! Comment allons-nous absorber tout cela? » Une interrogation que l’ARS ne semble pas vraiment prendre en compte pour le syndicaliste : « Vous savez le groupe ELSAN (propriétaire de la polyclinique de l’Ormeau) se moque au fond d’avoir des urgences ou une maternité, ils veulent juste garder les spécialités qui rapportent. Et de son côté l’ARS nous répond qu’elle ne peut pas contraindre un acteur privé … Certes, mais alors qu’elle fasse en sorte que le secteur public ait davantage de moyens pour compenser ; et il n’en est rien bien au contraire. Je vous l’annonce l’Hôpital unique ce sera 200 lits en moins, et 200 emplois en moins. » Et de pointer du doigt la problématique des urgences : « Certains se plaignent que les malades vont aux urgences pour tout et n’importe quoi, ce qui engorge les services. Mais c’est une aberration de dire cela car en fait les gens viennent car il n’y a pas non plus de médecins généralistes. Notre département est un désert médical ! » Les propos sont offensifs car le contexte fait objectivement peur. Les lits ferment autant dans le public que dans le privé, et il n’y a plus de médecins qui viennent s’installer dans nos campagnes. La santé dans les Hautes-Pyrénées est en réel danger. Daniel Labarre aura prévenu.

Une lettre à Macron

Lors d’une manifestation qui a eu lieu le 11 janvier à Tarbes, Daniel Labarre s’est adressé au Président de la République. Le verbe est acerbe.

« Monsieur le Président, je vous fais une lettre.

Que vous ne lirez pas, parce que vous n’avez pas le temps.

Il y a près de cinq ans vous nous avez fait croire qu’être sans opinion nous rendrait heureux.

Avec vos complices Buzyn et Véran, vous avez érigé le pognon comme le plus important.

Les banquiers savaient, les soignants ramaient, l’hôpital ne vivait qu’au rythme de la T2A, tous faisaient plus avec moins de moyens. (…)

Et puis est arrivée cette drôle de pandémie.

Nous tous mobilisés, c’était l’état de guerre.

Quoi qu’il en coûte disiez-vous, vous serez des héros qu’on applaudirait le soir, avant de les suspendre.

Rue de Ségur c’étaient déjà les grandes manœuvres,

on donnerait aux uns, on oublierait les autres (…)

Même si nous n’avons plus aucune illusion, sachez que nous serons tous là pour défendre nos métiers, nos collègues et nos patients.

Et retrouver enfin un peu de dignité. »

CQFD ?  

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